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lundi 20 juin 2016

Bloody Miami de Tom Wolfe***


Lecture achevée en mai 2016

Bloody Miami de Tom Wolfe
roman américain, 2013 (éd.Pocket), 820p.


L'homme au costume blanc a encore frappé de sa plume acérée : après avoir évoqué le monde sans pitié des traders new-yorkais dans Le Bûcher des vanités, le monde sans pitié des campus américains dans Moi, Charlotte Simons, le monde sans pitié des conflits sociaux à Atlanta dans Un Homme, un vrai, il se lance dans l'évocation du monde sans pitié des communautés de Miami dans Bloody Miami. Dire que Wolfe est un nouveau Balzac n'est pas original, mais n'est pas non plus totalement ridicule, puisque cet auteur réaliste propose à son tour de se faire témoin de la société de son temps. Nouveau chapitre donc de cette Comédie Humaine américaine, Bloody Miami évoque cette ville un peu à part où les Cubains, les Haïtiens, les Afro-américains et les pâles gringos se disputent les rênes du pouvoir.
D'abord, et ce n'est pas si fréquent, il faut lire ce roman pour son héros. Le principal personnage de ce roman est en effet franchement savoureux. Présentation : Nestor Camacho est un flic « cubain cool » de la brûlante Miami. Cervelle de la taille d'un petit pois, muscles gonflés aux stéroïdes, et vêtements toujours choisis une taille trop petite pour le côté sexy, le flic aux fausses Ray Ban vit toujours chez papa et maman – et papy et mamie, dans le quartier cubain de Hialeah et est désespérement amoureux de la belle Magdalena, qui préfère fricoter avec des Américanos (comprendre WASP, blancs, riches et socialement reconnus) voire des mafieux russes pas nets... Les deux personnages se perdent et se retrouvent, touchent à la gloire et s'écrasent sur le trottoir du destin social, se relèvent, plus ou moins, illustrant chacun à leur manière les aléas de la Roue de Fortune.
Autre intérêt du roman, Tom Wolfe s'attaque au monde de l'art contemporain et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il en fait une satire drôlement efficace – le chapitre intitulé « Le Super Bowl du monde de l'art » est particulièrement savoureux !
Moralité : ce n'est sans doute pas le roman le plus abouti de Wolfe, on pourra lui reprocher une intrigue un peu brouillonne, confuse, ou alors, comme on l'a fait jadis à la lecture des romans de Zola, on peut s'offusquer de la langue, gouailleuse, triviale, voire franchement grossière, mais malgré tout c'est, je crois, un grand roman sur la nature humaine, d'ores et déjà un classique de la littérature contemporaine. Anaïs T.


Extrait :
« La silhouette curieusement rosâtre de Miami s'élevait lentement à l'horizon, brûlée par les rayons du soleil. A strictement parler, Nestor ne voyait pas tout cela – la lueur rosâtre, l'éclat du soleil, le bleu vide du ciel, les éclairs des reflets – mais il savait qu'ils étaient là.Il ne pouvait pas vraiment les voir parce que, bien sûr, il portait des lunettes de soleil, pas noires, mais les plus noires, magno noires, supremo noires, avec une barre imitation or reliant les verres sur la partie supérieure. Celles de tous les flics cubains cools de Miami... 29,95 dollars chez CVS... une barre en or baby ! Tout aussi cool, son crâne rasé avec juste une petite hélisurface plate de cheveux au sommet. Encore plus cool, son cou de taureau – plus cool et pas facile à obtenir. Il était maintenant plus large que sa tête et semblait fusionner avec ses trapèzes... . Des ponts de lutteur, baby, et des haltères ! Un harnais de tête avec des poids – voilà le truc ! Sur un gros cou, une tête rasée ressemblait à celle d'un lutteur turc. Autrement elle avait l'air d'un bouton de porte. Il n'était qu'un gamin maigrichon d'un mètre soixante-dix quand il avait commencé à rêver d'entrer dans la police. » (p.38-39)


Le quartier cubain de Miami : Hialeah


 
 "Hialeah... au cœur de la nuit... une silhouette dans l'obscurité rangée après rangée après rangée après rangée après bloc après bloc après bloc de petites maisons de plain-pied, chacune presque semblable à sa voisine, toutes à cinq mètres de distance l'une de l'autre, chacune sur un lopin de quinze mètre sur trente, chacune avec une allée en ligne droite... depuis le grillage entourant d'une fortification le moindre centimètre carré de la propriété de chacun... des jardins de devant en béton solide comme du roc..." (p.90)

"Délicatement, précautionneusement, il se traina à petits pas jusqu'au salon et s'approcha d'une des fenêtres qui s'ouvraient sur la façade de la maisonnette pour regarder les femmes. C'était samedi matin et elles étaient déjà dehors à arroser leurs cours bétonnées d'un bout à l'autre de la rue. Les hommes auraient préféré mourir que de se faire surprendre avec un de ces tuyaux d'arrosage à la main. C'était un boulot de femme. La première chose que ferait sa mère quand elle se lèverait : nettoyer à grande eau leur jardinet dur comme le roc de quinze mètre sur six. Dommage que l'eau ne fasse pas pousser le béton. A l'heure qu'il était, leur cour aurait compté cinquante étage de haut."(p.101)

mardi 24 mai 2016

Tu me manques d'Harlan Coben**


Lecture achevée le 20 mai 2016

Tu me manques d'Harlan Coben
roman américain, 2015 (éd.Pocket), 479p.

Je ne suis pas sûre qu'il soit nécessaire de présenter encore Harlan Coben - les amateurs de polars lui ont déjà confié leurs soirées thriller au coin du feu, lorsque ils ont terminé tous les romans de Mary Higgings Clark...
Dans celui-ci, Kat Donovan, fille et petite-fille de flic New new-yorkais, est amenée, en quelques jours, à régler ses comptes avec sa hiérarchie et un coéquipier snob, à retrouver son seul amour, à résoudre l'énigme de la mort de son père, à s'attaquer aux plus affreux des maffieux de la grosse pomme, à répondre aux angoisses d'un mystérieux adolescent et à solutionner l'inquiétante affaire de la disparition des amoureux numériques... et tout cela fonctionne plutôt bien, j'avoue ne pas avoir complètement vu venir la fin, et Dieu sait que je ne suis pas une bonne cliente ! Plus efficace que bien écrit - même si on trouve ici et là quelques savoureuses formules comme « une cravate nouée par quelqu'un qui avait du temps à perdre » - le principal intérêt de ces polars est dans leur efficacité et leur rythme : les chapitres et les situations s'enchainent, sans temps mort, mais si vous cherchez une vision du monde, une prose, une aura, quelque chose de différent, alors passez votre chemin... je vous l'ai dit, je suis mauvaise cliente ! Anaïs T.


Extrait :
« Kat ravala un soupir. Elle imaginait sa mère dans leur vieille cuisine au sol recouvert de lino, le téléphone coincé sous le menton, un téléphone mural en bakélite dont la couleur ivoire avait jauni avec les années. Elle avait un verre de chablis bon marché à la main ; le reste de la carafe devait être au frais dans le frigo. Sur la table de la cuisine, il devait y avoir une nappe en plastique imitation crochet. Le cendrier en verre ne devait pas être loin. Le papier peint au motif floral se décollait par endroits ; les fleurs en bouton étaient elles aussi devenues jaune pâle au fil du temps.
Quand quelqu'un fume dans une maison, tout finit par prendre une teinte jaunâtre. » (p.187)

vendredi 20 mai 2016

Blonde de Joyce Carol Oates****


Achevé en mars 2016

Blonde : les croûtes sur le crâne sous les cheveux peroxydés

Blonde de Joyce Carol Oates
roman américain, 2000 (éd. Le Livre de Poche), p.1110


Il y a plusieurs années déjà ma copine Cécile m'avait parlé de ce roman. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai tourné autour pendant longtemps, sans me lancer dans cette lecture...
Ce n'est pas le nombre de pages qui m'effrayait, je suis plutôt une grolivroïnomane ! Ce n'est pas non plus un quelconque soupçon sur l'auteur : j'en suis convaincue maintenant, Joyce Carol Oates est LA plus grande romancière américaine de notre époque – et ma toute récente lecture de Maudits, une chronique des happy few de l'université d'Oxford revisitée sauce gothique, m'a encore confortée dans cette idée, mais je tacherai de vous parler de ce génial roman plus tard. Alors pourquoi avoir tant tardé ? Peut-être par peur d'être déçue, de découvrir un roman qui serait très bon, très bien écrit, très intéressant, mais pas la hauteur du chef d'oeuvre attendu... et pourtant ! Quelle claque !
Il faut lire Blonde tout affaire cessante, ne faites pas comme moi et ne perdez pas votre temps à lire autre chose. Dire qu'il s'agit d'une biographie romancée de Marilyn Monroe, c'est peu dire : c'est l'histoire d'une femme intelligente et blessée qu'on a prise pour une cruche, c'est la vérité et les tourments de l'âme derrière la plastique parfaite, c'est les croûtes sur le crâne sous les cheveux peroxydés, c'est la brutalité masculine derrière les couvertures souriantes des journaux... On ne sort pas sans quelques bleus et bosses émotionnels de ce bouquin, avec une envie dévorante de revoir ce visage pourtant déjà vu mille fois, coupable de ne l'avoir pas mieux regardé, de ne pas avoir su deviner les croûtes sous la blondeur... Anaïs T.

extrait :
« D'accord, c'était un maquereau.
Mais pas n'importe quel maquereau. Pas lui !
Il était un maquereau par excellence. Un maquereau sans pareil. Un maquereau sui generis. Un maquereau ayant une garde-robe et de la classe. Un maquereau à l'élégant accent britannique. La postérité honorerait en lui le Maquereau du Président.
Un homme de mérite et d'importance : le Maquereau du Président.
Au Rancho Mirage de Palm Springs en mars 1962, voilà que le Président lui donnait un coup de coude dans les côtes en poussant un petit sifflement. « Cette blonde là-bas. C'est Marilyn Monroe ? »
Il dit au Président que oui, c'était elle. Monroe, une amie d'un ami à lui. Appétissante, hein? Mais un peu folle.
Pensivement, le Président demanda : « je suis déjà sorti avec elle ? » (p.1034)




vendredi 19 juin 2015

David Vann, Dernier jour sur terre ***


Achevé le 16 juin 2015

Les tueries de masse ou  le cauchemar américain encore et encore


Dernier jour sur terre de David Vann
roman américain, 2014 (éd. Gallmeister), 249 p.

«  Steve a grandi en regardant des films d'horreur avec sa mère. Bien en chair, énorme, allongée sur le canapé du salon à côté de lui. En plein milieu de la journée, les stores sont fermés. L'obscurité. Elle a un fort instinct protecteur, elle ne veut pas que Steve sorte. Elle ne le laisse pas souvent jouer avec les autres enfants. Elle est mentalement instable d'après le parrain de Steve, mais que peut-il y faire ? Une querelle familiale.
Les films d'horreur et la Bible, voilà ce qui anime le salon, voilà l'héritage de Steve. Une boucle bouclée, les plaies, la mise à l'épreuve de Job. Les jeux sadiques de Dieu qui enseigne à son troupeau comment apprécier la valeur et le sens de la vie. » (p.17)


Le deuxième amendement de la Constitution des Etats Unis d'Amérique garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes. Il fait partie des dix amendements passés le 15 décembre 1791. C'est cet amendement qui a permis à David Vann d'hériter des armes de son père, y compris de celle dont celui-ci s'était servi pour se suicider. C'est aussi cet amendement qui a permis à Steve Kazmierczak, 27 ans, de faire feu dans un amphithéâtre de son université, tuant cinq personnes, en blessant dix-huit autres et traumatisant durablement une nouvelle fois la population américaine, pourtant habituée à ces carnages en univers scolaires, les événements de Columbine n'étant malheureusement que l'un des plus médiatiques de ces faits divers.
Courageusement, l'auteur de Sukkwan Island et de Désolation – dont on sentait bien à la lecture de ses romans qu'il n'était pas sorti tout à fait indemne de son enfance !! - entreprend de mettre en parallèle l'histoire de Steve, depuis son enfance jusqu'à cet acte barbare, avec la sienne propre, lui dont le père, avant de mettre fin à ses jours, l'a entrainé dans des parties de chasses traumatisantes, comme autant de rituels initiatiques mortifères. Comment devenir un adulte équilibré quand on vit une enfance toute entière sous le signe des armes à feu et de la brutalité la plus primale ? Et surtout qu'est-ce qui fait que l'un devient un beau jour un tueur de masses impassible, quand l'autre dénonce par la littérature l'hypocrise américaine dans son farouche attachement au 2e amendement ? Un texte documentaire et avide de vérité passionnant mais tout à fait glaçant ! Anaïs T.

                   Steve, l'étudiant modèle, qui a ouvert le feu sur un amphi pendant plusieurs minutes


sinon on peut toujours aller revoir l'excellent Bowling for Columbine de Mikael Moore en libre accès à sa demande sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=whL2LlRkhXk

dimanche 19 avril 2015

Vice caché de Thomas Pynchon***


Achevé le 12 avril 2015

Polar psychédélique délirant du romancier le plus mystérieux d'Amérique...

Vice caché (Inhérent vice) de Thomas Pynchon
roman américain, 2009 (éd. Du Seuil), 473 p.

« Doc regarda Bigfoot de plus près. Favoris de pauvre plouc, moustache imbécile, coupe de tifs made in une école de coiffure paumée sur un boulevard désolé, loin de toute définition actuelle du cool. Tout droit sorti du décor d'un épisode d'Auto-Patrouille, série dans laquelle Bigfoot avait d'ailleurs émargé une fois ou deux. » (p.48)



       Je ne sais pas ce que vaut l'adaptation cinématographique de Paul Thomas Anderson, avec Joaquin Phoenix, mais avant le détour par la salle obscure, je crois que le roman de Pynchon est une lecture nécessaire, ne serait-ce que pour approcher un peu le romancier le plus mystérieux des Etats Unis, puisque celui-ci s'est retiré de toute vie publique et médiatisée depuis plus de 40 ans...
        Si on est habitué par les codes du genre à croiser dans les polars des privés bousillés par la vie, cyniques et un brin dépendants à la bouteille, avec Larry Sportello, dit « Doc », le héros de Vice caché, on n'est pas vraiment déçu du voyage. Coiffé d'une coupe afro peroxydée, Doc se situe quelque part entre le surfeur californien déglingué et le hippie drogué, avec dans la vie deux obsessions. La première : résoudre de sombres enquêtes dans les milieux les plus interlopes, d'un casino à un bordel vietnamien, en passant par un rutilant cabinet de dentistes millionnaires et cocaïnomanes, tout ça pour l'amour de son ex-girl friend, Shasta, nana paumée aux mauvaises fréquentations, dans le rôle de la femme fatale. La deuxième : consommer le plus possible, et le plus souvent possible, les produits les plus divers, quitte à être retrouvé complètement dans les vapes sur la scène du crime par le flic Bigfoot.
         Pour être franche, j'avoue ne pas avoir tout compris aux tenants et aboutissants de cette enquête dans le Los Angeles des 70es, fraichement traumatisée par l'affaire Charlie Manson, la langue de Pynchon étant assez difficile et les personnages principaux de toute façon la plupart du temps sous l'emprise d'une bonne marijuana vietnamienne, mais selon moi, l'intérêt du roman est de toutes façons ailleurs. Il s'agit en fait surtout d'une galerie de personnages hauts en couleurs, plus déjantés les uns que les autres, et dont les descriptions sont extrêmement savoureuses et je devine un traducteur patient et obstiné, autant que joueur !- tant la langue de Pynchon est riche, imagée et hautement fantaisiste. A lire d'urgence, mais pas trop vite !
Anaïs T.

Une des seules photographies connues de Thomas Pynchon, né en 1937 dans l'état de New York, l'un des auteurs les plus reconnus et aussi les plus secrets de la littérature américaine.

mercredi 22 octobre 2014

Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock***


Achevé le 11 août 2014

Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock
roman américain, 2011 (éd.Le livre de poche), 403p.

«  Le pasteur Teagardin essuya son front large et lisse aec un mouchoir brodé, et évoqua une église dans laquelle il avait servi pendant un moment, à Nashville, où il avait l'air conditionné. Il était évident qu'il était déçu par l'installation de son oncle. Seigneur, il n'avait même pas de ventilateur. En plein été, cette vieille bâtisse devait être une salle de torture. Son esprit se mit à vagabonder, et il commençait à paraître aussi somnolent et ennuyé que sa femme, mais Arvin remarqua qu'il se ragaillardit nettement quand Mrs Alma Reaster arriva accompagnée de ses deux filles adolescentes, Beth Ann et Pamela Sue, âgées de quatorze et seize ans. C'était comme si deux anges avaient voleté dans la pièce et s'étaient posé sur les épaules du pasteur. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à détourner les yeux de leurs corps fermes et bronzés, vêtus de robes assorties jaune pâle. Soudain inspiré, Teagardin commença à parler à tous ceux qui l'entouraient de constituer des groupes de jeunes, quelque chose de très efficace qu'il avait vu dans plusieurs paroisses de Memphis.  » (p.263)


Âmes sensibles s'abstenir, ce roman est une horreur - mais c'est délicieux !
En fait de Diable, c'est bien de Dieu dont il s'agit ici et de toutes les folies que certains Américains font en son nom : des prédicateurs pédophiles aux meurtriers sacrificateurs, des fanatiques criminels aux tueurs en séries biblico-esthètes, sous nos yeux défilent des personnages hauts en couleurs qui ont en commun d'adorer Dieu dans leur folie jusqu'à commettre les actes les plus contre-nature. Pourtant, plus la nature humaine est laide et perverse, plus l'écriture de Donald Ray Pollock est belle. Sublime horreur qu'on a du mal à oublier ! C'est sans doute ma plus belle claque de l'été... Anaïs T.

mardi 20 mai 2014

Karoo de Steve Tesich***


Achevé le 9 mai 2014

Karoo de Steve Tesich
roman américain, 1998 (éd.Points), 593p.

« Comme la crise relative au choix que je devais faire s'intensifiait, ma réaction fut de me laisser pousser la barbe. Si cela n'était pas exactement « gérer la crise », la vue de mon visage poilu chaque matin constituait un rappel visuel utile, au cas où je l'oublierais, que j'avais une crise sur les bras. » (p.192)



C'est l'histoire d'une ordure, d'un sale type, d'un affreux.

Un mauvais mari, son ex-femme lui répète assez – une délicieuse hystérique, actionnaire richissime d'une marque textile, qui s'est fait la spécialité d'afficher sur robes et jupes les photos larmoyantes d'espèces animales en voie de disparition.
Un mauvais père aussi : n'évite-il pas avec beaucoup de ruse toutes les occasions où, horreur !, il risquerait de se retrouver en tête à tête avec son fils unique ? quitte à embarquer chez lui une parfaite inconnue à la place, ne sachant trop quoi en faire ensuite...
Dans son art aussi, celui du montage cinématographique, le bonhomme a renoncé à toute moralité et à toute éthique, au nom du sacro saint business, et plus particulièrement dans sa fréquentation professionnelle de l'odieux producteur Cromwell, avatar hollywoodien de Satan très réussi...
Mais voilà, c'est Saul Karoo lui-même qui nous raconte son histoire, et là forcément, tout jugement moralisateur tombe. Aussi cynique soit-il, Karoo est diablement attachant, et on finit par ressentir quelque chose d'assez proche de la connivence avec lui lorsque Steve Tesich donne une inflexion radicale et inattendue à son récit. Une claque. Un roman subtile et souvent drôle, parfois franchement déprimant aussi : j'avoue que Karoo est un plaisir assez déstabilisant.         Anaïs T.

samedi 15 mars 2014

L'Expérience Oregon de Keith Scribner*


Achevé le 14 mars 2014

L'expérience Oregon de Keith Scribner
roman américain, 2011 (éd.10/18), 496p.

« Mon Dieu ! Et s'ils y restaient si longtemps que ça ? (…) Leurs gosses grandiraient pleins de confiance, « purs produits » de l'Oregon. Ils feraient partie de l'organisation de la jeunesse du ministère de l'agriculture. On viendrait chercher sa fille dans des pick-up rutilants. Un fils étudiants en agronomie et inscrit au club de tir du lycée. Ou ils s'installeraient dans une communauté dans les collines – leur fils passerait sa vie à jongler et à coudre des clochettes sur son chapeau de bouffon en velours flapi, leur fille à adorer la lune et à faire de la peinture avec le sang de ses règles. » (p.99)


Lorsqu'elle emménage avec son universitaire de mari en Oregon, Naomi fait la gueule : elle a perdu son sens de l'odorat or elle est nez de profession. Quand elle retrouve enfin son odorat au contact de ces senteurs nouvelles et si exotiques pour la New new-yorkaise qu'elle est – le plus souvent subtil mélange de patchouli, muffin au carottes et aisselles, Naomi fait la gueule de plus belle : décidément, c'est à New York qu'elle veut vivre. Quand nait son enfant, si attendu, c'est encore et toujours la gueule : problèmes d'allaitements cette fois... Bref, ce n'est pas dans son intrigue, ni dans son personnage principal qu'il faut chercher l'intérêt de ce roman.
En revanche, le personnage de Clay, jeune anarchiste avide d'amour et passionné par le dynamitage de 4×4 ou encore de Séquoïa, écolo-alter-mondialiste-sécessionniste et mère-courage célibataire, sont plus attachants : ils nous racontent une Amérique que nous ne connaissons pas. Celle qui s'est faite dans l'ombre du rêve américain, celle de tous ces gens pour qui ascension sociale et possessions matérielles ne constituent pas un idéal de vie. Ces gens qui trouvent les Etats Unis trop grands. Qui rêvent de connaître leurs voisins, de vivre sans les géants de l'agro-alimentaire ou les laboratoires pharmaceutiques, qui aiment les arbres et les légumes du jardin. Et qui sont prêts à se battre pour leurs valeurs. L'expérience Oregon nous raconte une Amérique à l'opposée de celle des traders ou des obèses gorgés de bic-macs, et nos clichés sur les Américains en prennent un coup. Tant mieux.     Anaïs T.

vendredi 3 janvier 2014

Lointain souvenir de la peau** de Russel Banks


Achevé le 2 janvier 2014

Lointain souvenir de la peau de Russel Banks
roman américain, 2011 (éd. Babel), 529 p.

«  Il n'a qu'à aller, via Google, sur le site du registre national des délinquants sexuels. Là, cliquer sur trouver les délinquants, puis chercher par lieu et entrer le nom Calusa. Une carte apparaîtra, parsemée de petites cases colorées : chaque case représente le lieu où demeure un délinquant sexuel condamné et sa couleur, rouge, jaune, bleue ou verte, indique la nature du délit. Le rouge désigne les actes perpétrés contre des enfants ; le jaune marque le viol ; le bleu, l'agression sexuelle ; et le vert dénote les « autres délits » (…). » (p.140)




Je n'ai jamais oublié la lecture d'un autre des romans de Russel Banks, Sous le règne de Bone, qui racontait déjà l'histoire à la dérive d'un ado américain en marge : dur et troublant. Avec Lointains souvenirs de la peau Russel Banks évoque la déviance et surtout l'extrême solitude.
Le Kid a une vingtaine d'années, il vit avec un iguane sous un échangeur d'autoroute, avec d'autres délinquants sexuels condamnés comme lui au port d'un bracelet électronique pour s'assurer qu'ils ne s'approcheront pas à moins de plusieurs centaines de mètres du moindre enfant. Dans cette ville de Floride, il ne reste à ces rebuts de la société que les zones inhumaines : les autoroutes ou les marais.
Le Kid n'a pas été bien aimé par sa mère, il n'a pas eu de camarades à l'école, pas de petite amie, et même l'armée américaine n'a pas su l'accueillir. Son seul ami, Iggy l'iguane. Alors la tendresse, il l'a trouvée sur les lumières rassurantes de la toile, internet comme substitut maternel, puis rapidement comme seul exutoire sexuel, le Kid est devenu dépendant aux sites pornographiques, comme des millions d'adolescents. Lorsqu'à vingt ans il rencontre sur un chat brandi18, c'est la toute première fois qu'il parvient à s'abstraire de sa fascination pour les films porno, et qu'il s'apprête à rencontrer un être humain de chair, avec toutes ses promesses de chaleur, de tendresse et peut-être d'amour. Mais voilà, Brandi a 14 ans, et dans cette société américaine bien pensante, le Kid est un criminel pédophile, et la sanction tombe, le coupant définitivement, ou tout comme, de toute relation humaine authentique : en tous cas, il se le promet, on ne l'y reprendra plus.
Mais c'est sans compter sans le Professeur, étrange personnage qui fait son apparition dans la vie du Kid en même temps que dans la littérature américaine : jamais je n'avais croisé dans mes lectures un tel personnage ! D'une intelligence extrême, il est présenté comme l'homme potentiellement le plus brillant de Floride ; cet universitaire est aussi physiquement stupéfiant par son obésité hors normes, extraordinaire, même pour ce pays particulièrement concerné par ce fléau du surpoids. Et voilà que ce génie éléphantesque s'intéresse au Kid. Qui est-il ? Un sociologue désireux de tenter une expérimentation dont le Kid serait le cobaye ? Un pédophile ? Un agent secret ? Un contre espion ? Et voilà relancé du même coup de façon très inattendue le récit de Russel Banks... Un très bon roman qui questionne brutalement la société occidentale et ses réseaux numériques de solitude... Anaïs T.


mardi 10 décembre 2013

Les Corrections de Jonathan Franzen**


Achevé le 8 décembre 2013

Les Corrections de Jonathan Franzen
roman américain, 2001 (éd. Points), 694 p.

«  Au mois de mars précédent, à Saint-Jude, Enid avait fait remarquer que, pour un vice-président de banque marié à une femme qui ne travaillait qu'à temps partiel, à titre bénévole pour le fonds de défense des enfants, Gary semblait faire énormément la cuisine. Gary n'avait pas eu trop de mal à clouer le bec à sa mère : elle était mariée à un homme qui n'aurait pas su faire cuire un oeuf à la coque, et elle était manifestement jalouse. Mais lors de l'anniversaire de Gary, après qu'il fut rentré de Saint-jude en compagnie de Jonah et eut reçu la coûteuse surprise d'un labo photo couleur, après qu'il ait eu la force de s'exclamer : Une chambre noire, génial, quelle joie ! Caroline lui avait tendu un plat de crevettes roses et de brutales darnes d'espadon à griller, et il s'était demandé si sa mère n'avait pas raison. » (p.206)



Alfred et Enid ont trois enfants, devenus grands aujourd'hui. Enid n'a qu'un seul rêve, qu'une seule obsession, qu'une seule rengaine : voir toute sa famille réunie pour Noël, dans leur maison familiale de la profonde province américaine. Mais Enid refuse de tenir compte de la réalité, et dépense toute son énergie à mener une vaste entreprise de chantage affectif auprès de chacun de ses rejetons... Il y a d'abord Gary, son fils ainé, brillant banquier, marié à une épouse magnifique et père de trois beaux garçons. On le découvre enlisé dans une dépression profonde, dont les symptômes principaux oscillent entre une maniaquerie dictatoriale et l'incapacité désormais à éprouver la moindre empathie pour ses proches. Denise, la seconde, est aussi douée dans son domaine professionnel, la cuisine dans de prestigieux établissements, que catastrophique dans sa vie privée. Même constat enfin pour le cadet, Chip, autrefois professeur de littérature sur un campus universitaire, aujourd'hui obscure petite main d'une escroquerie vouée à l'échec fomentée par la mafia lituanienne... Pour couronner le tout, dans la famille déprime, je demande le père, Alfred. Le mari d'Enid, qui a toujours été un être froid, distant, voire odieux avec les siens, est en train de sombrer dans la sénilité – et dans la maladie de Parkinson, et dans l'incontinence. Si l'on ajoute à cela qu'Enid est à deux doigts de virer toxicomane...
Parviendront-ils à réunir leurs misères affectives respectives pour une caricature de Noël à l'américaine ? A quoi correspond cette ultime réunion ? S'agira-t-il d'une possibilité de nouveau départ ? D'une opportunité de couper enfin le cordon ? Ou bien du paiement, enfin, de la dette laissée par trente ans de vie conjugale sans amour, entre Enid et Alfred  ? Qu'aurait-il fallu corriger ?
Jonathan Franzen écrit un roman terriblement fort, on balance sans cesse entre la drôlerie et le pessimisme le plus radical, d'autant plus dérangeant que certaines situations ne peuvent que rappeler nos tristes vies d'occidentaux moyens... Si vous cherchez à vous plonger dans un épais roman qui ne vous laissera pas indemne, c'est sur celui-ci que vous devez urgemment vous jeter ! Anaïs T.

dimanche 10 novembre 2013

Snuff de Chuck Palahnuik**


Achevé le 2 novembre 2013

Snuff de Chuck Palahnuik
roman américain, 2012 (éd. Points), 213 p.

«  Au milieu des escaliers, les numéros 247 et 354 agitent leur bidoche, mains fourrées sous l'élastique du caleçon, et attendent. Sheila leur dit : « Messieurs, je vous demande un peu de patience. » Elle dit : « Pour le bien être de miss Wright, nous avons besoin de procéder de manière calme et organisée. » » (p.111)



Pour ceux qui ne connaissent pas le sulfureux Chuck Palahniuk, pensez au film Fight club, c'est une adaptation de l'un de ses romans. Il est aussi l'auteur de l'excellent Choke, dont en effet on peine à se remettre tant l'écriture est forte et à contre courant... On pourrait dire en quelque sorte que Chuck Palahnuik est un Houellebecq américain, qui aurait troqué la sinistrose franchouillarde contre des paillettes plus américaines...
Snuff est en soi une provocation : une hardeuse déguise son suicide en un gigantesque show porno, le plus grand bang gang de tous les temps, un marathon de 600 partenaires auquel de toutes façons elle ne survivra pas... L'intérêt réside dans le choix de l'écriture : nous ne verrons rien de cette prestation, sinon le final, explosif. L'auteur préfère nous raconter ces quelques heures depuis la coulisse, à travers les consciences et les propos de trois de ces participants masculins. Le pathétique n°137, vedette de la télé dont le coming out homosexuel a brisé la carrière, est en quête de « réhabilitation » publique par ce qu'il croit être l'ultime performance virile, être l'un des 600 mâles de ce record mondial... Le n°600, célèbre hardeur lui-même, partenaire habituel de Cassie Wright, dont les mauvaises langues chuchotent qu'il serait à l'origine de sa carrière, une voie pas vraiment librement choisie... Et ce pauvre n°72, jeune homme timide, persuadé d'être le fils caché de la porno star, et bien décidé à « sauver môman »... Dans ce texte, à ne pas mettre entre toutes le mains, pathétique et humour s'entremêlent, et, si c'est à la mise à mort d'une pauvre femme que l'on assiste, c'est en même temps le triomphe d'une autre, beaucoup plus machiavélique, qui se dévoile, et toute accusation de misogynie à l'égard du dernier roman de Chuck Palahnuik se trouve ainsi anéantie ! Pas son meilleur roman, mais un texte savoureux malgré tout… Anaïs T.

jeudi 15 août 2013

Super triste histoire d'amour de Gary Shteyngart


Achevé le 15 aout  2013, à Carboneras, Andalousie, Espagne

Super triste histoire d'amour de Gary Shteyngart
roman américain, 2012 (éd. Points), 469 p.

«  DCes pensées, ces livres, voilà le problème, Rhésus, a-t-il dit. Il faut que tu t'arrêtes de penser et que tu te mettes à vendre. C'est pour ça que tous ces jeunes cracks du salon de l'Eternité veulent t'enfoncer un macaron plein de glucide dans le cul. Oui, j'ai entendu. J'ai un nouveau bêtatympan. Et comment leur en vouloir, Lenny? Tu leur rappelles la mort. Tu leur rappelles une version différente et précédente de notre espèce.»  (p.97)


Super triste histoire d'amour est un roman d'anticipation, une contre-utopie (ou plus exactement une contre uchronie car les lieux sont familiers, c'est l'époque qui est différente) dans la lignée d'un Meilleur des mondes ou d'un 1984. Mais, même si Gary Shteyngart a été élu l'un des vingt meilleurs auteurs de sa génération, le roman n'est pas, loin s'en faut, à la mesure des deux autres... 
Lenny vit à New York à une époque, sans doute pas si lointaine où on ne lit plus de livres, ils ont la réputation de puer, où l'on vit sa vie sur les réseaux sociaux, mesurant en permanence son niveau, et celui des autres, de cholestérol, de finances, et même de "baisabilité"... Lenny est vieux et pas très sympathique. Il tombe amoureux d'Eunice qui est jeune et pas très intéressante. L'histoire fonctionnera un temps, puis plus. Globalement, ce roman m'a paru assez désagréable : les personnages ne sont pas attachants, la vision du future n'est pas spécialement originale, et la vulgarité est très présente. Bref, je suis passée à côté de ce texte, pourtant largement salué par la critique...  Anaïs T.